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LA JOIE DE LA RÉVOLUTION
Chapitre 3: Moments de vérité
Les causes des
brèches sociales
Les bouleversements de
l’après-guerre
L’effervescence des
situations radicales
L’auto-organisation populaire
Les situationnistes en Mai 1968
L’ouvriérisme est dépassé, mais la position des ouvriers est toujours centrale
Grèves sauvages et sur le tas
Grèves de consommateurs
Ce qui aurait pu arriver en Mai
1968
Les méthodes
de la confusion et de la récupération
Le terrorisme renforce l’État
La lutte finale
L’internationalisme
3. Moments de vérité
“Dès que, révélant sa trame, la couverture mystique cesse d’envelopper les
rapports d’exploitation et la violence qui est l’expression de leur
mouvement, la lutte contre l’aliénation se dévoile et se définit l’espace d’un
éclair, l’espace d’une rupture, comme un corps à corps impitoyable avec le
pouvoir mis à nu, découvert dans sa force brutale et sa faiblesse (...) moment
sublime où la complexité du monde devient tangible, cristalline, à portée de
tous.”
—Raoul Vaneigem, “Banalités de base” (I.S. n°
7)
Il est difficile d’énoncer des généralités
concernant les causes immédiates des brèches radicales. Il y a
toujours eu assez de bonnes raisons pour se révolter. Tôt ou tard des failles
apparaissent et quelque chose doit lâcher.
Mais pourquoi à tel moment plutôt qu’à tel autre? Les révoltes se sont souvent
produites lors de périodes de progrès social, alors que
des conditions bien plus mauvaises avaient été
endurées avec résignation. Si certaines révoltes ont
été provoquées par le désespoir, d’autres ont été déclenchées par des incidents
relativement insignifiants. Le mal enduré
patiemment parce qu’on le considérait comme inévitable, peut se révéler
insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. La mesquinerie d’une
mesure répressive ou la sottise d’une bévue bureaucratique dévoile
l’absurdité du système beaucoup mieux qu’une accumulation incessante de
contraintes oppressives.
Le pouvoir du système est basé sur le fait que les gens croient impossible de
s’y opposer. En temps normal cette croyance est bien fondée (celui qui
transgresse les règles est vite puni). Mais l’illusion s’écroule dès que, pour
une raison ou une autre, un assez grand nombre de gens commencent à ne plus
respecter les règles, et qu’ils sont assez nombreux pour pouvoir le faire en
toute impunité. Ce que l’on a cru naturel et inévitable se révèle arbitraire et
absurde. “Quand personne n’obéit, personne ne commande.”
La difficulté, c’est de parvenir à ce stade. Si les gens sont peu nombreux
à désobéir, il est facile de les isoler et de les réprimer. On fantasme
souvent sur les choses merveilleuses qui seraient possibles “si seulement tout
le monde se mettait d’accord pour faire telle ou telle chose au même moment”.
Malheureusement, dans la plupart des cas, les mouvements sociaux ne se
produisent pas ainsi. Un homme armé d’un pistolet à six coups peut tenir à
distance cent personnes désarmées parce que chacun sait que les six premiers
assaillants seront tués.
Bien sûr, il arrive que la fureur des gens soit telle qu’ils passent quand même
à l’attaque en dépit du danger. Et il se peut que cette résolution les
sauve, en convaincant ceux qui sont au pouvoir qu’il est plus sage de se rendre sans combattre
que de périr écrasés par la haine que la
répression aura engendrée. Mais plutôt
que de se livrer à des actes désespérés, il est évidemment préférable de
chercher des formes de lutte qui réduisent le risque au minimum, au moins
jusqu’à ce que le mouvement ait pris suffisamment d’ampleur pour que la
répression ne soit plus possible.
Les gens qui vivent sous des régimes particulièrement répressifs commencent
naturellement par tirer profit de n’importe quel point de ralliement existant.
En 1978 en Iran, les mosquées étaient le seul lieu où les gens pouvaient
critiquer le régime du chah avec une certaine impunité. Par la suite, les
manifestations énormes convoquées tous les 40 jours par Khomeiny ont apporté la
sécurité du nombre. Khomeiny est devenu ainsi une figure de proue de
l’opposition, reconnue par tout le monde, même par ceux qui n’étaient pas ses
partisans. Mais tolérer un chef, quel qu’il soit, même en tant que symbole, ne
peut
être qu’une mesure temporaire qui doit être
abandonnée aussitôt que des actions plus autonomes deviennent possibles, comme
l’ont fait dès l’automne 1978 les ouvriers du pétrole qui se sont estimés assez forts pour se mettre en grève à des dates différentes
de celles décidées par Khomeiny.
L’Église catholique a joué un rôle tout
aussi ambigu dans la Pologne stalinienne: l’État s’est servi de l’Église pour
contrôler le peuple, mais le peuple s’en est servi pour
déjouer les manoeuvres de l’État.
Une orthodoxie fanatique est parfois le premier pas vers une affirmation plus
radicale. Les intégristes islamiques ont beau être très réactionnaires, en
prenant l’habitude de prendre en main les événements, ils compliquent tout
retour à “l’ordre”. Ils pourraient même devenir véritablement radicaux s’ils
perdaient leurs illusions, comme c’est arrivé pour quelques gardes rouges
pendant la “révolution culturelle” chinoise. Alors que celle-ci n’était à
l’origine qu’un stratagème de Mao pour déloger du pouvoir certains de ses rivaux
bureaucrates, elle a conduit finalement à la rébellion incontrôlée de millions
de jeunes qui prirent au sérieux sa rhétorique antibureaucratique.(1)
Si quelqu’un proclamait: “Je suis la personne la plus grande, la plus forte,
la plus noble, la plus intelligente et la plus pacifique du monde”, il serait
considéré comme odieux, à moins qu’il ne soit pris pour un dément. Mais s’il dit
précisément les mêmes choses sur son pays, on le tient pour un patriote
admirable. Le patriotisme est extrêmement séducteur parce qu’il offre une sorte
de narcissisme par procuration, même aux plus
démunis. L’affection teintée de nostalgie que les gens
ressentent naturellement pour leur foyer et pour leur pays se transforme en
culte aveugle de l’État. Leurs peurs et leurs ressentiments sont projetés sur
les étrangers, et leurs aspirations à une communauté authentique sur la nation,
qu’ils en arrivent à percevoir de manière mystique comme merveilleuse par
essence, malgré tous ses défauts. (“Oui, il y a des problèmes en Amérique; mais
nous nous battons pour la véritable Amérique, pour tout ce qu’elle
représente réellement.”) Il est presque impossible de résister
à cette mentalité
de troupeau mystique en cas de guerre, et elle étouffe alors pratiquement toute
tendance radicale.
Le patriotisme a cependant parfois été un facteur déclencheur de luttes
radicales. En 1956 en Hongrie, par exemple. Et même les guerres ont parfois
abouti, par contrecoup, à des révoltes. Il arrive que ceux qui ont supporté la
plus grande partie du fardeau militaire, au nom de la soi-disant liberté et de
la soi-disant démocratie, réclament leur dû une fois qu’ils sont revenus chez
eux. Ayant participé à une lutte historique et ayant pris l’habitude d’affronter
les obstacles en les détruisant, ils inclinent sans doute dans une moindre
mesure à considérer le statu quo comme éternel.
Les dislocations et les désillusions occasionnées par la Première Guerre
mondiale ont abouti à des soulèvements partout en Europe. Si la deuxième guerre
n’a pas produit les mêmes
résultats, c’est parce que la radicalité authentique a été détruite dans
l’intervalle par le stalinisme, le fascisme et le réformisme, parce que les
justifications de la guerre données par les vainqueurs, quoique mensongères,
étaient plus plausibles que d’habitude, les ennemis vaincus étant plus faciles
à diaboliser que les fois précédentes, et parce que les vainqueurs ont
pris soin de régler par avance le rétablissement de l’ordre pour l’après-guerre,
l’Europe orientale étant livrée à Staline en échange de la docilité des Partis
“communistes” français et italien et de l’abandon du Parti grec insurgé. La
commotion mondiale provoquée par la guerre suffit quand même à ouvrir la voie à
une révolution stalinienne autonome en Chine, que Staline ne voulait pas, parce
qu’elle menaçait sa domination exclusive sur le “camp socialiste”, et à donner
le branle aux mouvements anticolonialistes. Ce que ne souhaitaient évidemment
pas les pouvoirs colonialistes européens, même si ceux-ci allaient finalement
réussir à conserver les aspects les plus profitables de leur domination en
optant pour le néo-colonialisme économique déjà
adopté par les États-Unis.
Pour éviter une vacance de pouvoir à l’issue de la
guerre, et pour mieux réprimer leur propre peuple, les dirigeants finissent
souvent par collaborer avec leurs soi-disant ennemis. À la fin de la guerre
franco-allemande de 1870, l’armée prussienne victorieuse contribua à
l’encerclement de la Commune de Paris, facilitant ainsi son écrasement par les
Versaillais. L’armée de Staline, avançant sur Varsovie en 1944,
appela les habitants à se soulever, mais resta pendant plusieurs
jours aux portes de la ville pendant que les Nazis anéantissaient les éléments
indépendants qui auraient pu résister plus tard au stalinisme, et
qui s’étaient ainsi découverts. On a vu récemment un scénario semblable à
l’issue de la guerre du Golfe, quand après avoir appelé le peuple irakien à se
soulever contre Saddam, l’armée américaine a massacré systématiquement les
conscrits irakiens qui battaient en retraite et qui auraient été prêts à se
révolter s’ils avaient pu regagner leur pays, alors qu’elle laissait toute
latitude à la Garde républicaine, force
d’élite de Saddam, pour écraser les soulèvements radicaux dans le nord et le sud
de l’Irak.(2)
Dans les sociétés totalitaires, les griefs sont évidents mais la révolte est
difficile. Dans les sociétés “démocratiques” les luttes sont plus faciles, mais
les objectifs sont moins clairs. Contrôlés principalement par le biais d’un
conditionnement subconscient ou par des forces immenses et apparemment
incompréhensibles (“l’état de l’économie”), il nous est difficile d’appréhender
notre situation. On nous conduit comme un troupeau de moutons dans la direction
voulue, mais en nous laissant juste assez d’espace pour quelques divagations,
afin que nous gardions une illusion
d’indépendance.
Les tendances au vandalisme ou aux affrontements violents peuvent être
comprises comme des tentatives de rompre cette abstraction désespérante, pour se
colleter avec quelque chose de concret.
De même que la première organisation du prolétariat classique a été
précédée, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, d’une époque de
gestes isolés, “criminels”, visant à la destruction des machines de la
production, qui éliminaient les gens de leur travail, on assiste en ce moment
à la première apparition d’une vague de vandalisme contre les machines de
la consommation, qui nous éliminent tout aussi sûrement de la vie. Il est
bien entendu qu’en ce moment comme alors la valeur n’est pas dans la
destruction elle-même, mais dans l’insoumission qui sera ultérieurement
capable de se transformer en projet positif jusqu’à reconvertir les machines
dans le sens d’un accroissement du pouvoir réel des hommes. [Internationale
Situationniste n° 7]
(Notez bien cette dernière phrase. Le fait de signaler un symptôme de crise
sociale, ou même de le justifier en tant que réaction compréhensible à
l’oppression, n’implique pas forcément qu’on le recommande comme tactique.)
On pourrait énumérer bien d’autres conditions qui peuvent déclencher une
situation radicale. Une grève peut s’étendre (Russie 1905); la résistance
populaire à une menace réactionnaire peut déborder les cadres légaux (Espagne
1936); les gens peuvent profiter d’une libéralisation symbolique pour aller plus
loin (Hongrie 1956, Tchécoslovaquie 1968); les actions exemplaires de petits
groupes peuvent catalyser un mouvement de masse (les premiers sit-in
pour les droits civiques aux
États-Unis, Mai 1968); une atrocité
particulière peut être la goutte d’eau qui fait déborder le vase (Watts 1965,
Los Angeles 1992); l’effondrement subit d’un régime peut laisser une vacance de
pouvoir (Portugal 1974); une circonstance particulière
peut rassembler un si grand nombre de gens dans un même
endroit
qu’il devient impossible de les empêcher d’exprimer leurs griefs et leurs
aspirations (Tiananmen 1976 et 1989); etc.
Mais les crises sociales comportent tant d’impondérables qu’il est rarement
possible de les prévoir, encore moins de les provoquer. En règle générale, il
vaut mieux poursuivre la réalisation des
projets qui nous paraissent les plus attirants, tout en restant vigilant de façon
à reconnaître rapidement les développements
nouveaux (dangers, tâches urgentes, occasions favorables) qui exigent la mise en
oeuvre de tactiques nouvelles.
En attendant, nous pouvons passer à l’examen de quelques-unes des étapes
décisives qu’on rencontre généralement dans
des situations radicales.
Une situation radicale est un réveil collectif. Cela peut aller
de la simple réunion de quelques dizaines de
personnes dans un quartier ou un atelier à une situation
véritablement révolutionnaire qui en entraîne des millions. L’important
n’est pas le nombre, mais le débat public et la participation de tous, tendant à
dépasser toute limite. L’incident qui se situe à l’origine du Free Speech
Movement (FSM, Mouvement pour la liberté de parole) en 1964 en est un exemple
classique et particulièrement admirable. Des policiers étaient sur le point
d’emmener un activiste pour les droits civiques qu’ils avaient arrêté sur le
campus de l’Université à Berkeley. Quelques étudiants se sont assis devant la
voiture de police. En quelques minutes des centaines d’autres ont suivi leur
exemple, de sorte que la voiture fût
encerclée et immobilisée. Pendant 32 heures, on a transformé le toit
de la voiture en tribune pour un débat général. L’occupation de la Sorbonne en
Mai 1968 a créé une situation encore plus radicale en attirant une grande partie
de la population parisienne non-étudiante. Puis l’occupation des usines par les
ouvriers dans tout le pays a créé une situation révolutionnaire.
Dans de telles situations, les gens s’ouvrent à de nouvelles perspectives,
remettent en question leurs opinions, et commencent à y voir clair dans les
escroqueries habituelles. Il arrive tous les jours que quelques
personnes vivent des expériences qui les amènent à mettre en question le sens de
leur vie. Mais dans une situation radicale, presque tout le monde le fait au
même moment. Quand la machine s’immobilise, mêmes les rouages commencent à
s’interroger sur leur fonction.
Les patrons sont ridiculisés. Les ordres ne sont pas respectés. Les
séparations s’effondrent. Des problèmes individuels se transforment en questions
publiques, tandis que des questions publiques qui semblaient lointaines et
abstraites deviennent des questions pratiques et immédiates. L’ordre ancien est
analysé, critiqué, moqué. Les gens apprennent plus de choses sur la société en
une semaine que pendant des années passées
à
étudier les “sciences sociales”
à l’université ou
à se faire endoctriner par des campagnes à
répétition de “sensibilisation”
progressiste. Des expériences qui ont été longtemps refoulées refont
surface.(3) Tout semble possible, et beaucoup de
choses le deviennent effectivement. Les gens n’arrivent pas à croire qu’ils ont
tant supporté auparavant, “en ce temps-là”. Même si l’issue finale est
incertaine, ils considèrent souvent que l’expérience à elle seule vaut déjà la
peine d’être vécue. “Pourvu qu’ils nous
laissent le temps...” a dit un des graffitistes de Mai 1968, auquel deux autres
ont répondu: “En tout cas pas de remords!” et “Déjà 10 jours de bonheur.”
Comme le travail s’arrête, la navette frénétique est remplacée par des
promenades sans but, et la consommation passive par la communication active. Des
étrangers entrent en conversation animée dans la rue. Les débats ne s’arrêtent
jamais, des nouveaux venus remplaçant continuellement ceux qui partent
pour se livrer à d’autres activités ou pour
essayer de prendre un peu de sommeil, bien qu’ils soient généralement trop
excités pour dormir longtemps. Tandis que certains succombent aux démagogues,
d’autres commencent à faire leurs propres propositions ou à prendre leurs
propres initiatives. Des spectateurs sont attirés dans le tourbillon et
connaissent des transformations d’une rapidité étonnante. Un bel exemple observé
en Mai 1968: lors de l’occupation de l’Odéon par des foules radicales, le
directeur administratif, consterné, se retira au fond de la scène. Mais après
quelques minutes de réflexion, il fit
quelques pas en avant et s’écria: “Maintenant que vous l’avez pris, gardez-le,
ne le rendez jamais, brûlez-le plutôt!”
Certes, tout le monde n’est pas gagné tout de suite. Certains se cachent dans
l’attente du reflux du mouvement, pour reprendre leurs possessions ou leurs
positions, et se venger. D’autres hésitent,
tiraillés entre l’envie et la peur du changement. Une brèche de quelques jours
ne suffira peut-être pas pour rompre le conditionnement hiérarchique de toute
une vie.
L’interruption des habitudes et des routines
peut
être libératrice,
mais elle peut aussi désorienter. Tout se passe si vite qu’il est facile
de paniquer. Même si vous avez réussi à garder votre calme, et même si ça peut
paraître évident après coup, il n’est pas
facile sur le moment de saisir tous les facteurs essentiels, et de les saisir
assez vite pour prendre les bonnes décisions.
Une des principales ambitions de ce texte est d’indiquer certains scénarios
courants, pour que les gens soient prêts à reconnaître les occasions qui se présentent
et à en profiter quand il en est encore temps.
Les situations radicales sont ces moments rares où le changement qualitatif
devient vraiment possible. Bien loin d’être anormales, elles laissent voir à
quel point nous sommes, la plupart du temps, anormalement refoulés.
À la lumière de celles-ci, notre vie
“normale” ressemble au somnambulisme. Pourtant, parmi les nombreux livres qui
ont été écrits sur les révolutions, il y en a peu qui ont vraiment quelque chose
à dire sur de tels moments. Ceux qui traitent des révoltes modernes les plus
radicales se limitent généralement à la
seule description. S’ils
évoquent parfois ce qu’on ressent
à l’occasion de telles expériences, ils n’apportent rien quant aux
tactiques à adopter. La plupart des études sur les révolutions bourgeoises ou
bureaucratiques ont encore moins de pertinence. Dans ces révolutions, où les
“masses” n’ont joué qu’un rôle secondaire
en tant que forces d’appui pour une direction ou pour une
autre, on peut, dans une large mesure, analyser leur mouvements comme ceux de masses physiques, en utilisant les métaphores familières du flux
et du reflux de la marée, de l’oscillation du pendule entre la radicalité et la
réaction, etc. Mais une révolution antihiérarchique exige que les gens cessent
d’être des masses homogènes et manipulables, qu’ils dépassent la servilité et
l’inconscience qui les rendent objets de telles prévisions mécanistes.
Dans les années 60, on pensait généralement que la meilleure façon de
favoriser une telle démassification était de former des “groupes d’affinité”,
c’est-à-dire des petites associations d’amis qui partagent des perspectives et
un style de vie commun. Certes, de tels groupes présentent beaucoup d’avantages.
Ils peuvent former un projet et le réaliser sans délai; il est difficile de les
infiltrer; et ils peuvent se mettre en relation avec d’autres groupes du même
genre quand c’est nécessaire. Mais même en laissant de côté les pièges
divers dans lesquels la plupart des groupes affinitaires des années 60 sont vite
tombés, il faut reconnaître qu’il y a des matières qui exigent des organisations
de grande envergure. Et à moins qu’ils ne réussissent à s’organiser d’une
manière qui rende les chefs superflus, les grands rassemblements vont vite
revenir à une forme ou une autre d’acceptation de la hiérarchie.
Une des façons les plus simples pour commencer à organiser une
grande assemblée, c’est de faire la liste de tous ceux qui veulent dire quelque
chose, chacun étant libre de parler de ce qu’il veut pendant une durée précise
(l’assemblée de la Sorbonne et le rassemblement autour de la voiture de police à
Berkeley ont établi une limitation de trois minutes, et de temps en temps on
accordait une prolongation par acclamation). Certains des orateurs proposeront
des projets précis qui mèneront à la constitution de groupes plus petits
et plus opérationnels (“Nous comptons, moi
et quelques autres, faire telle chose. Si vous voulez y participer, vous pouvez
nous rejoindre à tel endroit à telle heure”). D’autres soulèveront des questions
qui se rapportent aux objectifs de l’assemblée, ou à son fonctionnement (Qui va
y participer? Avec quelle fréquence va-t-elle se réunir? Comment va-t-on s’y
prendre en cas de nouveaux développements urgents dans l’intervalle? Qui sera
chargé des tâches concrètes? Avec quel degré
de responsabilité?). Dans ce processus, les participants reconnaîtront vite ce
qui marche et ce qui ne marche pas, dans quelle mesure il faut rendre
obligatoires et contrôler les mandats des délégués,
si on a besoin d’un président pour faciliter le débat et pour que tout le monde
ne parle pas en même temps, etc. Bien des modes d’organisation sont possibles.
L’essentiel, c’est que toutes les questions restent ouvertes et soient traitées
de manière démocratique et participative,
que toute tendance hiérarchique ou manipulatrice soit immédiatement mise à
jour et rejetée.
Malgré sa naïveté, ses confusions et l’absence de contrôle rigoureux sur ses
délégués, le FSM est un bon exemple des tendances spontanées vers
l’auto-organisation pratique qui apparaissent dans une situation radicale. Une
vingtaine de comités se sont formés pour
coordonner l’impression, les communiqués de presse, l’assistance judiciaire,
pour trouver de la nourriture, des haut-parleurs et d’autres choses utiles, ou
pour réunir les volontaires qui avaient
signalé leurs compétences et leur disponibilité. Au moyen de réseaux
téléphoniques (chacun appelle dix autres, dont chacun doit appeler à son tour
dix autres...), il était possible de contacter à bref délai plus de vingt mille
étudiants.
Mais au-delà des questions d’efficacité pratique, les révoltés enfonçaient
toute la façade spectaculaire et goûtaient un peu de la vie réelle, de la
communauté réelle. Un des participants a estimé qu’en l’espace de quelques mois
il est parvenu à connaître, ne fût-ce que
vaguement, deux ou trois mille personnes; et cela dans une université qui était
connue pour avoir “transformé les gens en numéros”.
Un autre participant a écrit d’une manière émouvante: “Affrontant une
institution apparemment destinée à nous frustrer en dépersonnalisant et en
bloquant la communication, une institution qui manquait d’humanité, de grâce et
de sensibilité, nous avons trouvé, s’épanouissant en nous-mêmes, la présence dont
nous déplorions au fond l’absence.”(4)
Une situation radicale doit prendre de l’ampleur, ou s’effondrer. Dans
certains cas exceptionnels, un lieu particulier peut servir de base permanente,
de foyer pour la coordination, ou de refuge contre la répression. Sanrizuka,
zone rurale près de Tokyo qui fut occupée
par les agriculteurs dans les années 70 pour bloquer la construction
d’un nouvel aéroport, a été défendue avec tant d’acharnement et tant de succès
pendant des années qu’elle est devenue le quartier général de nombreuses luttes
en cours dans tout le pays. Mais un lieu fixe favorise la
manipulation, la surveillance et la répression, et le fait d’y être cloué pour
le défendre interdit la liberté de mouvement. Les situations radicales se
caractérisent toujours par une circulation intense. Alors qu’un certain nombre
de gens convergent sur les endroits clé
à l’affût des événements, d’autres se
déploient de là dans toutes les directions pour étendre la contestation à
d’autres régions.
Une mesure simple mais essentielle dans n’importe quelle action radicale,
c’est que les participants communiquent ce qu’ils font réellement, et disent
pourquoi ils le font. Même s’ils n’ont pas fait grand-chose, une telle
communication est exemplaire en elle-même: elle relance le jeu sur une plus
large
échelle, incite à élargir la participation,
et permet en outre de réduire les méfaits des rumeurs et des
informations médiatiques, ainsi que l’influence des porte-parole autoproclamés.
Cette communication représente également un pas essentiel vers
l’auto-clarification. La proposition d’envoyer un communiqué commun entraîne des
choix concrets: Avec qui voulons-nous communiquer? Dans quel but? Qui
s’intéresse à ce projet? Qui est d’accord avec cette déclaration? Qui n’est pas
d’accord? Sur quels points? Tout cela peut mener à une polarisation, dans la
mesure où les gens envisagent les
développements possibles de la situation, se mettent au clair, et se regroupent
avec ceux qui pensent comme eux pour poursuivre divers projets.
Une telle polarisation clarifie la situation pour tout le monde. Chaque
tendance reste libre de s’exprimer et de mettre ses idées en pratique, et les
résultats peuvent se distinguer plus clairement que si des stratégies
contradictoires étaient confondues dans des compromis où tout est réduit au plus
petit dénominateur commun. Quand les gens prendront conscience de la nécessité
de se coordonner, ils le feront. En attendant, la prolifération d’individus
autonomes est bien plus fructueuse que cette “unité” superficielle et ordonnée
d’en haut à laquelle nous appellent sans relâche les bureaucrates.
Le nombre rend parfois possible des actions qui seraient imprudentes pour des
individus isolés. Et certaines actions collectives (des grèves ou des boycotts,
par exemple) exigent que les gens agissent à l’unisson, ou au moins qu’ils
n’aillent pas à l’encontre d’une décision majoritaire. Mais des individus ou des
petits groupes peuvent se charger directement de beaucoup de choses. Mieux
vaut battre le fer pendant qu’il est chaud que perdre son temps à essayer de
réfuter les objections de masses de spectateurs qui restent encore sous
l’emprise des manipulateurs.
Les petits groupes sont bien en droit de choisir leurs propres membres. Des
projets précis peuvent exiger des capacités précises ou un accord étroit entre
les participants. Par contre, une situation radicale ouvre des possibilités plus
grandes
à un plus grand nombre. En simplifiant les
questions essentielles et en permettant de dépasser
les séparations habituelles, elle rend des masses de gens ordinaires capables de
réaliser des tâches qu’ils auraient été incapables de seulement imaginer la
semaine précédente. De toute façon, seules
les masses auto-organisées peuvent réaliser de telles tâches, personne ne peut
le faire à leur place.
Quel est le rôle des minorités radicales dans une telle situation? Il est
clair qu’elles ne doivent pas prétendre représenter ou conduire le peuple. Mais
par contre il est absurde de déclarer, au motif qu’il faut éviter la hiérarchie,
qu’elles doivent immédiatement “se dissoudre dans les masses” et cesser
d’exprimer leurs propres vues ou de mettre en oeuvre leurs propres projets.
Elles ne doivent pas faire moins que les individus ordinaires qui font partie de
ces “masses”, qui doivent exprimer leurs vues et mettre en oeuvre
leurs projets, faute de quoi rien n’arriverait jamais. En pratique, les
radicaux qui prétendent craindre de “dire aux gens ce qu’ils doivent faire”, ou
“d’agir à la place des travailleurs”, finissent généralement soit par ne rien
faire, soit par déguiser la répétition interminable de leur idéologie en
“comptes rendus des discussions entre quelques travailleurs”.
La pratique des situationnistes et des Enragés en Mai 1968 fut
bien plus lucide et bien plus franche. Pendant les premiers jours de
l’occupation de la Sorbonne (du 14 au 17 mai) ils ont exprimé clairement leurs
vues sur les tâches de l’assemblée et du mouvement en général. Un des Enragés,
René Riesel, fut élu au premier Comité d’occupation. Comme les autres délégués,
il fut réélu le lendemain.
Riesel et un des délégués — il semble que
tous les autres se soient esquivés sans respecter leurs engagements — ont essayé
de mettre en pratique les deux mesures qu’ils avaient préconisées, à savoir le
maintien de la démocratie totale à la Sorbonne et la diffusion la plus large des
appels à l’occupation des usines et
à la formation de conseils ouvriers. Mais à
partir du moment où l’assemblée eut toléré à de nombreuses reprises que son
Comité d’occupation soit foulé aux pieds par diverses bureaucraties gauchistes
non élues, et puisqu’elle refusait de reprendre à
son compte l’appel pour les conseils ouvriers (refusant ainsi
d’encourager les ouvriers à faire ce que cette assemblée faisait déjà à la
Sorbonne), les Enragés et les situationnistes l’ont quitté pour continuer leur
agitation de façon indépendante.
Il n’y avait rien de contraire à la
démocratie dans ce départ. L’assemblée de la Sorbonne restait libre de faire
comme bon lui semblait. Mais puisqu’elle ne daignait pas répondre aux tâches
urgentes imposées par la situation et qu’elle contredisait même ses propres
prétentions à la démocratie, les
situationnistes estimèrent qu’elle ne
pouvait plus être considérée comme une plaque tournante du mouvement. Leur
diagnostic fut confirmé par l’écroulement ultérieur du semblant même de
démocratie participative qui existait à la Sorbonne: après leur départ,
l’assemblée ne connaîtra plus d’élections et
reviendra à la forme gauchiste typique, à savoir la direction par des
bureaucrates auto-désignés, suivis par des masses passives.
Alors que ces événements se déroulaient
entre quelques milliers de gens à la Sorbonne, des millions de travailleurs
occupaient leurs usines partout dans le pays (d’où l’absurdité de qualifier Mai
1968 de “mouvement étudiant”). Les situationnistes, les Enragés et quelques
dizaines d’autres révolutionnaires conseillistes constituèrent
le Conseil pour le Maintien des Occupations (C.M.D.O.), dans le but d’encourager
ces travailleurs à se passer des bureaucrates syndicaux et à se mettre
directement en relation pour réaliser les possibilités radicales qui
étaient en germes dans leur action.(5)
“L’indignation vertueuse est un stimulant puissant, mais un
régime dangereux. Gardez à l’esprit l’ancien proverbe: ‘La colère est mauvaise
conseillère’. (...) Quand votre sympathie est émue par les souffrances de
personnes dont vous ne savez rien sauf qu’elles sont maltraitées, votre
indignation généreuse leur attribue toutes sortes de vertus, et toutes sortes
de vices à ceux qui les oppriment. Mais la vérité brutale, c’est que les gens
maltraités sont pires que les gens bien traités.”
—George Bernard Shaw, Guide de la Femme intelligente
en présence du socialisme et du capitalisme
“Nous abolirons les esclaves parce que nous ne pouvons en supporter la
vue.”
—Nietzsche
Lutter pour la libération n’implique pas qu’on doive porter de l’estime aux
opprimés. L’injustice dernière de
l’oppression sociale, c’est qu’elle a plus de chances d’avilir les victimes que
de les ennoblir.
Une bonne part de la rhétorique gauchiste traditionnelle découle de notions
dépassées sur les mérites du travail: les bourgeois sont mauvais parce qu’ils ne
se livrent pas à un travail productif, tandis que les braves prolétaires, eux,
méritent le fruit de leur travail, etc. Comme le travail est devenu toujours
moins nécessaire et ses finalités toujours plus absurdes, cette perspective a
perdu tout son sens (en supposant qu’elle en ait jamais eu). Il ne s’agit pas de
glorifier le prolétariat, mais de l’abolir.
Après un siècle de démagogie gauchiste, la vieille terminologie radicale
peut paraître périmée, mais cela n’implique pas que la domination de classe ait
disparue. Le capitalisme moderne, tout en supprimant progressivement une partie
du travail ouvrier et en jetant des secteurs entiers de la population dans le
chômage
endémique,
a prolétarisé pratiquement tous les autres. Les cols blancs, les techniciens et
même les professionnels libéraux qui s’enorgueillissaient autrefois de leur
indépendance (médecins, scientifiques, savants, hommes de lettres) sont de plus
en plus soumis aux impératifs
commerciaux les plus triviaux et même à une réglementation qui
évoque la
chaîne de montage dans les usines.
Moins de 1 % de la population mondiale possède 80 % de la terre. Même aux
États-Unis, pays qui se prétend égalitaire, les disparités économiques sont
extrêmes, et le deviennent chaque jour un peu plus. Il y a vingt ans, le salaire
moyen d’un PDG était 35 fois plus important que celui d’un ouvrier. Il est
maintenant 120 fois plus important*. Il y a vingt ans, le 0,5 % de la population
américaine le plus riche possédait 14 % de la propriété privée. Il en possède
maintenant 30 %. Mais de tels chiffres ne suffisent pas
à prendre la mesure
de l’étendue du pouvoir de cette élite.
Dans les classes moyennes ou inférieures, le salaire suffit à peine à couvrir
les dépenses quotidiennes, ne laissant rien, ou presque rien, pour des
investissements susceptibles de conférer
du pouvoir social.
À cause
de l’apathie de la masse de petits actionnaires non organisés, un magnat peut contrôler
une société commerciale avec seulement
5 ou 10 pour cent des actions, et exercer ainsi autant de pouvoir que s’il la
possédait complètement. Et il suffit de quelques grandes sociétés
commerciales, dont les conseils d’administration s’entendent entre eux et avec
les hautes sphères de l’État, pour acheter,
ruiner ou marginaliser les petits concurrents indépendants et dominer
effectivement les médias et les politiciens qui sont aux postes clé.
Le spectacle de la prospérité des classes moyennes a dissimulé cette réalité,
surtout aux États-Unis où, à cause de l’histoire particulière de ce pays (et
malgré la violence des combats ouvriers du passé),
les gens sont plus ignorants des divisions de classes que dans n’importe quelle
autre région du monde. La grande diversité des ethnies et la multitude de
stratifications intermédiaires ont estompé la distinction fondamentale entre le
sommet et la base. Les Américains possèdent tant de marchandises qu’ils ne se
rendent pas compte que quelqu’un d’autre possède la société entière.
À part ceux qui sont vraiment au bas
de l’échelle,
forcément plus lucides, ils supposent généralement que la pauvreté est la faute
des pauvres; que toute personne entreprenante trouvera un moyen de réussir; et
que si l’on ne peut gagner sa vie dans une région, on peut toujours prendre un
nouveau départ ailleurs. Il y a un siècle, quand il était encore facile de
partir plus à l’ouest, cette croyance avait un certain fondement. Les spectacles
qui entretiennent toujours la nostalgie de la vieille frontière
empêchent de se
rendre compte que les conditions actuelles sont bien différentes et qu’il
n’y a plus de régions nouvelles vers lesquelles nous pourrions nous échapper.
Les situationnistes ont parfois employé le terme prolétariat (ou
plus précisément, le nouveau prolétariat) dans un sens élargi, pour
désigner toute personne “qui n’a aucun pouvoir sur l’emploi de sa vie et qui le
sait”. Cet usage n’est peut-être pas très précis, mais il a le mérite de
souligner le fait que la société est toujours une société
de classe, et que la division fondamentale est toujours celle qui sépare
la petite minorité qui possède et contrôle tout, et la grande majorité qui n’a
rien à échanger que sa force de travail. Dans certains contextes il peut être
préférable d’employer d’autres termes, tels que “le peuple”, mais certainement
pas si cela aboutit à mettre dans le même sac les exploiteurs et les exploités.
Il ne s’agit pas de mythifier les salariés,
qui représentent souvent un des secteurs les plus ignorants et les plus
réactionnaires de la société, comme on pouvait s’y attendre
étant donné que le spectacle s’emploie en permanence
à les maintenir dans un état d’illusions. Il ne s’agit pas non plus de
compter les points pour savoir qui est le plus opprimé. Il faut contester toutes
les formes d’oppression, et tout le monde peut y contribuer — femmes, jeunes,
chômeurs, minorités, lumpens, bohèmes, paysans, classes moyennes, voire des
renégats de l’élite dirigeante. Mais aucune de ces catégories ne peut parvenir à
se libérer définitivement sans abolir la production marchande et le salariat,
fondements matériels de toutes ces oppressions. Et cette abolition ne peut être
réalisée que par l’auto-abolition collective du prolétariat.
Les salariés sont les seuls en mesure non
seulement d’arrêter le système, mais aussi de tout relancer de manière
fondamentalement différente.(6)
Il ne s’agit pas non plus d’accorder des privilèges à qui que ce soit. Si les
travailleurs des secteurs vitaux (alimentation, transports, communications,
etc.) parviennent à rejeter leurs chefs, qu’ils soient capitalistes ou
syndicalistes, et à entamer l’autogestion de leurs propres activités, ils
n’auront évidemment aucun intérêt à conserver le “privilège” de faire tout le
travail. Ils auront tout intérêt, au contraire, à inviter les non-travailleurs
et les travailleurs des
secteurs dépassés (judiciaires, militaires, marchands, publicitaires, etc.) à les rejoindre, dans le
but de réduire et de
transformer la part du travail nécessaire.
Tous participeront aux décisions. Seuls seront exclus ceux qui restent sur la
touche en revendiquant des privilèges.
Le syndicalisme et le conseillisme traditionnels ont eu trop tendance à
admettre la division du travail existante, comme si la vie dans une société
post-révolutionnaire devait continuer à tourner autour de travaux (et de lieux
de travail) fixes. Cette division serait vite dépassée, et elle se réduit
déjà de plus en plus dans la société actuelle. Comme la plupart
des gens ont des emplois absurdes et souvent seulement temporaires, avec
lesquels ils ne s’identifient aucunement, et que beaucoup d’autres ont des
emplois non salariés, les questions concernant le travail ne sont plus qu’un
aspect d’une lutte plus générale.
Au début d’un mouvement, on peut admettre que des travailleurs se présentent
comme tels (“Nous, les travailleurs de telle entreprise, avons occupé notre
usine dans tel but. Nous exhortons les travailleurs d’autres secteurs à faire de
même”). Cependant, le but ultime n’est pas l’autogestion des entreprises
existantes. La gestion des médias par ceux qui par hasard y travaillent, par
exemple, serait presque aussi arbitraire que la gestion actuelle par ceux qui
les possèdent. La gestion par les travailleurs de leurs conditions de travail
devra se combiner avec la gestion par la communauté des questions d’une
importance générale. Les ménagères et d’autres gens qui travaillent dans des
situations relativement isolées auront besoin de développer leurs propres formes
d’organisation pour pouvoir faire valoir leurs intérêts particuliers. Mais les
éventuels conflits d’intérêts entre “producteurs” et “consommateurs” seront vite
dépassés quand tout le monde s’engagera directement des deux côtés,
quand les conseils ouvriers se mettront en relation avec les conseils de
quartier et de ville, et quand les postes de travail fixes dépériront du fait du
dépassement de la plupart des métiers, de la réorganisation de ceux qui
subsistent, et d’un système de rotation (y
compris quant au ménage et aux soins aux enfants).
Les situationnistes avaient certainement raison de lutter pour la formation
des conseils ouvriers lors des occupations d’usines en Mai 1968. Mais il faut
constater que ces occupations furent déclenchées par les actions des jeunes dont
la plupart n’étaient pas des ouvriers. Après 1968 les situationnistes sont tombés dans une sorte d’ouvriérisme, voyant la prolifération des
grèves sauvages comme le principal indicateur des possibilités révolutionnaires,
et prêtant moins d’attention aux développements sur d’autres terrains. En
réalité, il arrive souvent que des ouvriers qui sont à peine radicaux ne se
jettent dans des luttes sauvages que parce qu’ils y sont forcés par la trahison
flagrante de leurs syndicats, tandis que d’autres gens résistent au système par
d’autres moyens que les grèves (y compris, et d’abord en esquivant autant que
possible le salariat). Les situationnistes avaient raison de reconnaître
l’autogestion collective et la “subjectivité radicale” individuelle comme des
aspects complémentaires et également essentiels du projet révolutionnaire. S’ils
n’ont pas réussi à réunir complètement ces deux aspects, ils les ont rapprochés
bien mieux que les surréalistes qui, pour lier la révolte culturelle et la révolte
politique, n’ont su qu’adhérer à une version ou à une autre de l’idéologie
bolchevique.(7)
Les grèves sauvages offrent certes des possibilités intéressantes, surtout si
les grévistes occupent leur lieu de travail. L’occupation ne leur apporte pas
seulement plus de sécurité (elle empêche des lock-outs, les machines et les
produits servent d’otages contre la répression), elle permet aussi l’union de
tous les travailleurs, ce qui facilitent l’autogestion de la lutte et suggère la
notion de l’autogestion de la société entière.
Une fois que le fonctionnement habituel s’arrête, l’ambiance change du tout
au tout. Un lieu de travail terne peut se transformer en un espace presque sacré
qu’on protège ardemment contre l’intrusion profane des patrons ou de la police.
Un témoin de la grève sur le tas de 1937 à Flint dans le Michigan a décrit les
grévistes comme “des enfants jouant un jeu nouveau et fascinant; ils ont fait un
palais de ce qui a été leur prison” (Sit-Down: The General Motors Strike of
1936-1937 de Sidney Fine). Bien que l’objectif de cette grève fût
simplement de gagner le droit de former leur propre syndicat, son organisation
était quasiment conseilliste. Pendant les six semaines durant lesquelles ils ont
habité leur usine, en transformant les sièges de voiture en lits et les voitures
en armoires, une assemblée générale des 1200 ouvriers s’est réunie deux fois par
jour pour prendre toutes les décisions concernant l’alimentation, le nettoyage,
les renseignements, l’éducation, les revendications, la communication, la
sécurité, la défense, le sport et les divertissements, et élire des comités
responsables et fréquemment révoqués pour faire exécuter leurs résolutions.
Il y avait même un “comité des rumeurs” qui se chargeait de neutraliser la
désinformation en remontant à la source de toute rumeur pour vérifier sa
véracité. À l’extérieur de l’usine les femmes des grévistes s’occupaient de la
nourriture et de l’organisation des piquets, de la publicité, et des liaisons
avec les travailleurs des autres villes. Les plus audacieuses avaient constitué
une Brigade féminine d’urgence qui prévoyait de s’interposer en cas d’attaque de
la police: “Si les gendarmes veulent tirer, ils seront forcés de tirer d’abord
sur nous.”
Malheureusement, bien que les travailleurs occupent toujours des positions
clé dans certains domaines essentiels (services publics, communications,
transports), ils ont beaucoup moins de prise qu’autrefois dans de nombreux
autres. Les compagnies multinationales ont généralement des stocks importants et
elles peuvent facilement attendre, ou au besoin transférer leurs productions
dans d’autres pays, alors qu’il est difficile pour les travailleurs de tenir bon
sans leurs salaires. Bien des grèves aujourd’hui ne menacent rien d’essentiel,
elles ne sont que des supplications pour obtenir l’ajournement de la fermeture
d’industries obsolètes qui perdent de l’argent. Donc, bien que la grève reste la
principale tactique ouvrière, les travailleurs doivent aussi inventer d’autres
formes de luttes et trouver des moyens de créer des
liens avec les
luttes qui se déroulent sur d’autres terrains.
Tout comme les grèves ouvrières, l’efficacité des grèves de consommateurs
(les boycotts) dépend à la fois de la pression qu’elles
arrivent à imposer et du soutien
populaire qu’elles arrivent à s’assurer. Il y a tant de boycotts pour tant de causes différentes qu’à
moins de se baser sur un argument moral irréfutable, la plupart
vont à l'échec. Comme on le constate généralement dans les luttes sociales, les
boycotts les plus efficaces sont ceux où les gens luttent directement pour
eux-mêmes, tels que les premiers boycotts pour les droits civiques dans le sud des
États-Unis, ou les mouvements d’ “auto-réduction” en Italie et ailleurs, qui ont
vu des communautés entières décidées à ne payer qu’un pourcentage convenu des
tarifs des transports ou des services publics. Une grève de loyer est une action
particulièrement simple et puissante, mais il est difficile de parvenir à
l’unité nécessaire pour la déclencher, sauf parmi ceux qui n’ont rien à perdre.
Ce qui explique pourquoi les défis les plus exemplaires lancés au fétiche de la
propriété privée ont
été jusqu’à maintenant le fait de squatters
sans abri.
Une autre tactique intéressante, qui peut être considérée comme une sorte de
“contre-boycottage”, est de soutenir collectivement une institution
populaire menacée. Faire une collecte de fonds pour soutenir une école, une
bibliothèque ou une institution alternative est assez banal, mais de tels
mouvements engendrent parfois un débat public salutaire. En 1974 en Corée de
Sud, des journalistes en grève ont pris possession d’un grand journal et se sont
mis à publier des révélations sur les mensonges du gouvernement et sur la
répression. Pour essayer de ruiner le journal sans être obligé de le supprimer
ouvertement, le gouvernement a fait pression sur toutes les grandes entreprises
pour qu’elles lui suppriment leurs budgets publicitaires. Le public a répondu en
achetant des milliers d’annonces individuelles, utilisant cet espace pour des
déclarations personnelles, des poèmes, des citations de Thomas Paine, etc.
Bientôt cette “Tribune pour le soutien de la liberté de parole” a rempli
plusieurs pages dans chaque numéro et le tirage a sensiblement augmenté, jusqu’à
ce que le journal soit finalement supprimé.
Mais les luttes de consommateurs sont limitées par le fait que ceux-ci se
trouvent du côté récepteur du cycle économique: ils peuvent exercer une certaine
pression par des protestations, des boycotts ou des émeutes, mais ils ne
contrôlent pas les mécanismes de production. Dans les événements de Corée
précités, par exemple, c’est seulement la prise du journal par les travailleurs
qui a permis la participation du public.
Une forme de lutte ouvrière particulièrement intéressante et exemplaire est
celle qui est parfois appelée grève sociale ou grève de gratuité, dans laquelle
les gens continuent leur travail mais selon des modalités qui préfigurent un
ordre social libre: des ouvriers distribuant gratuitement les biens qu’ils ont
produits, des vendeurs faisant payer aux clients moins cher que le prix affiché,
des employés des transports laissant les gens circuler sans payer. En
février 1981, 11 000 téléphonistes ont occupé leurs centraux partout dans la
province canadienne de la Colombie britannique et se sont acquittés gratuitement
de tous les services pendant six jours, avant d’être convaincus de cesser
l’occupation par des manoeuvres de leur syndicat. Ils ont obtenu gain de cause
concernant plusieurs de leurs revendications, et ils semblent en outre avoir
vécu un moment merveilleux.(8) On peut imaginer
des moyens d’aller plus loin et devenir plus sélectif, en bloquant les appels commerciaux ou ceux du gouvernement,
par exemple, tout en laissant passer
gratuitement les appels personnels. Les postiers pourraient faire de même avec
le courrier, les employés du transport
pourraient continuer à acheminer les biens nécessaires tout en refusant de
transporter les gendarmes et les soldats, etc.
Mais ce genre de grève n’aurait aucun sens pour cette grande majorité des
travailleurs dont le travail ne sert aucun but rationnel. Le mieux pour eux est
de dénoncer publiquement l’absurdité de leur travail, comme l’ont fait joliment
quelques publicitaires en Mai 1968. D’ailleurs, même le travail utile est
souvent si parcellisé que les groupes des travailleurs isolés ne peuvent pas
procéder par eux-mêmes à beaucoup de changements. Et même la petite minorité qui
se trouve par hasard dans la production des produits finis et commercialisables
reste généralement dépendante des réseaux de la finance et de la distribution,
comme c’était le cas pour les ouvriers qui
en 1973 ont pris possession de la société
Lip en faillite afin de la faire fonctionner pour leur propre compte. Dans les
cas exceptionnels où ces ouvriers parviennent à réussir malgré tout, ils ne
deviennent qu’une entreprise capitaliste de plus, et le plus souvent leurs
innovations autogestionnaires n’aboutissent qu’à rationaliser la production au
profit des propriétaires. Un “Strasbourg des usines” pourrait se produire si des
ouvriers se trouvant dans une situation semblable
à celle des Lip utilisaient les moyens
à leur disposition pour aller plus
loin que ces derniers, qui ne luttaient que pour sauver leur emploi, en
appelant tous les autres à les rejoindre dans le projet du dépassement du
système de la production marchande et du salariat. Mais c’est peu probable en
l’absence d’un mouvement assez étendu pour
élargir les perspectives et pour contrebalancer les risques — comme en Mai 1968,
avec l’occupation de pratiquement toutes les usines du pays:
Si, dans une seule grande usine, entre le 16 et le 30 mai, une assemblée
générale s’était constituée en Conseil détenant tous les pouvoirs de
décision et d’exécution, chassant les bureaucrates, organisant son
auto-défense et appelant les grévistes de toutes les entreprises à se mettre
en liaison avec elle, ce dernier pas qualitatif franchi eût pu porter le
mouvement tout de suite à la lutte finale dont il a tracé
historiquement toutes les directives. Un très grand nombre d’entreprises
aurait suivi la voie ainsi découverte. Immédiatement, cette usine eût pu se
substituer à l’incertaine et, à tous égards, excentrique Sorbonne des premiers
jours, pour devenir le centre réel du mouvement des occupations: de véritables
délégués des nombreux conseils existant déjà virtuellement dans certains
bâtiments occupés, et de tous ceux qui auraient pu s’imposer dans toutes les
branches de l’industrie, se seraient ralliés autour de cette base. Une telle
assemblée eût pu alors proclamer l’expropriation de tout le capital, y
compris étatique; annoncer que tous les moyens de production du pays
étaient désormais la propriété collective du prolétariat organisé en
démocratie directe; et en appeler directement — par exemple, en saisissant
enfin quelques-uns des moyens techniques des télécommunications — aux
travailleurs du monde entier pour soutenir cette révolution. Certains diront
qu’une telle hypothèse est utopique. Nous répondrons: c’est justement parce
que le mouvement des occupations a été objectivement, à plusieurs instants,
à une heure d’un tel résultat, qu’il a répandu une telle épouvante,
lisible par tous sur le moment dans l’impuissance de l’État et l’affolement du
parti dit communiste, et depuis dans la conspiration du silence qui est faite
sur sa gravité. [Internationale Situationniste n°
12]
Ce qui l’a empêché, ce furent surtout les syndicats, notamment la C.G.T.,
dominée par le Parti communiste. Inspirés par la jeunesse révoltée qui a
combattu la police dans la rue et occupé la Sorbonne et d’autres bâtiments
publics, dix millions de travailleurs ont méprisé les objections de leurs
syndicats et occupé presque toutes les usines du pays, et nombre de bureaux,
inaugurant ainsi la première grève générale sauvage de l’histoire. Mais ces
ouvriers, qui pour la plupart n’avaient pas une notion bien claire de ce qu’il
fallait faire par la suite, ont permis finalement à la bureaucratie syndicale de
s’insérer dans le mouvement qu’elle voulait empêcher. Les bureaucrates
ont mobilié toutes leurs forces à freiner et fragmenter le mouvement, appelant à des
grèves courtes et symboliques, constituant des organisations “de base” formés
exclusivement de fidèles militants du Parti, prenant le contrôle des
systèmes de sonorisation, truquant les élections dans le sens d’un retour au
travail, et surtout, sous le prétexte de “se protéger contre des provocateurs
extérieurs”, fermant les portes des usines pour que les ouvriers restent isolés
les uns des autres ainsi que des autres insurgés. Les syndicats ont alors commencé
les pourparlers avec les patrons et le gouvernement pour obtenir des
augmentations de salaires et de congés payés. Cette aumône
fut rejetée énergiquement par une grande majorité d’ouvriers qui comprennaient,
ne serait-ce que confusément, qu’un changement plus radical
était à l’ordre du jour. Début juin, la
présentation par De Gaulle de l’alternative élections ou guerre civile réussit
finalement à intimider la plupart d’entre eux et à leur faire reprendre le
travail. Ils furent quelques-uns à résister
à cette intimidation, mais leur
isolement permit aux syndicats de prétendre devant chaque groupe de travailleurs
que tous les autres avaient repris le travail, de sorte que, se croyant seuls, ils
abandonnèrent la lutte.
Quand les pays développés connaissent une
situation radicale comme en Mai 1968, les dirigeants comptent habituellement sur la confusion, les
concessions, les couvre-feux, les diversions, la désinformation, la
fragmentation, pour détourner, diviser ou récupérer l’opposition, ne recourant à
la répression physique ouverte qu’en dernier ressort. Ces méthodes, subtiles ou
risibles(9), sont si nombreuses que nous ne pouvons ici
qu’en indiquer quelques-unes.
Une méthode courante pour créer la confusion est
de projeter les diverses positions en présence sur un schéma linéaire
de type gauche contre droite: si vous êtes opposé à
un camp, vous devez obligatoirement être en faveur de l’autre. Le spectacle de
l’opposition “communisme contre
capitalisme” a joué ce rôle pendant plus d’un demi-siècle. Depuis
l’écroulement récent de cette farce, la tendance est plutôt de déclarer qu’il
existe un consensus mondial centriste et pragmatique, face auquel toute
opposition est mise dans le même sac que les “extrémismes” fanatiques (fascisme
ou fanatisme religieux à droite, terrorisme ou “anarchie” à gauche).
J’ai déjà évoqué ci-dessus une des façons de diviser pour mieux régner, qui
consiste à encourager la fragmentation du camp des exploités en une multitude
d’identités étroites qu’on peut manipuler pour les opposer les unes aux autres.
Inversement, des classes opposées peuvent être réunies par l’hystérie
patriotique et par d’autres moyens. Les fronts populaires, les fronts unis et
d’autres coalitions du même genre servent à obscurcir les conflits fondamentaux
au nom de l’opposition à un ennemi commun (bourgeoisie + prolétariat contre un
régime réactionnaire; couches militaires-bureaucratiques + paysans contre la
domination étrangère). Dans de telles coalitions, le groupe dominant dispose
généralement des ressources matérielles et idéologiques pour maintenir son
contrôle sur le groupe dominé, qui est incité à remettre à plus tard l’action
auto-organisée pour ses propres intérêts.
Après la victoire sur l’ennemi commun, le groupe dominant
a déjà eu le temps de consolider son pouvoir pour écraser les éléments radicaux
du groupe subordonné, souvent par une nouvelle alliance avec des éléments issus
du parti de l’ennemi vaincu.
Tout vestige de hiérarchie dans un mouvement radical sera utilisé pour le
diviser et le saper. S’il n’y pas de chefs récupérables, le système peut en
créer quelques-uns
en les médiatisant à
outrance. On peut négocier avec les chefs, et les rendre
responsables des gens qui les suivent, et une fois qu’ils sont récupérés,
ceux-ci peuvent établir des chaînes de commandement semblables au-dessous d’eux,
ce qui permet aux dirigeants de maîtriser une multitude de gens sans avoir à se
coltiner avec tous ouvertement et simultanément.
La récupération des leaders ne sert pas seulement à les séparer du peuple,
elle divise aussi le peuple lui-même, certains voyant la récupération comme une
victoire, d’autres la dénonçant comme une trahison, d’autres restant hésitants.
À mesure que l’attention se déplace sur les
grands chefs
vedettarisés qui débattent de questions
lointaines, la plupart des gens commencent à
s’ennuyer et à devenir désabusés. Sentant que la situation leur
échappe, peut-être même soulagés du fait que
d’autres la prennent en charge, ils reviennent à leur passivité antérieure.
Une autre méthode pour décourager la participation populaire, c’est de
concentrer toute l’attention sur des problèmes qui semblent exiger des
compétences très spécialisées. Le stratagème
utilisé par certains dirigeants militaires allemands en 1918, alors que les
Conseils d’ouvriers et de soldats apparus dans la foulée
de la défaite militaire avaient potentiellement le pays entre leurs mains, en
est une illustration caractéristique:
Le soir du 10 novembre, alors que l’état-major était encore à
Spa, un groupe de sept soldats se présente au quartier général. Ils sont le
“comité exécutif” du Conseil de tous les soldats auprès du quartier général.
Leurs revendications ne sont pas complètement claires, mais ils s’attendent
évidemment à jouer un rôle dans le commandement de l’armée en retraite. Au
minimum, ils veulent le droit de contresigner les ordres du haut commandement
pour s’assurer que l’armée ne soit pas utilisée dans un but
contre-révolutionnaire. Les sept soldats sont reçus courtoisement par le
lieutenant-colonel Wilhelm von Faupel, qui s’est soigneusement préparé pour
l’occasion. (...) Faupel conduit les délégués dans la salle des cartes du
quartier général. Tout est exposé sur une grande carte murale: le complexe
énorme de routes, chemins de fer, ponts, gares de triage, pipelines, postes de
commandement et dépôts d’approvisionnement — entrelacement de lignes rouges,
vertes, bleues, noires convergeant dans des embouteillages aux principaux ponts
du Rhin. (...) Faupel se retourne vers eux. L’état-major, dit-il, n’a aucune
objection aux Conseils de soldats, mais il demande à ses interlocuteurs s’ils se
sentent assez compétents pour diriger l’évacuation générale de l’armée allemande
à travers ces lignes de communication. (...) Les soldats, déconcertés, regardent
avec inquiétude la carte immense. L’un d’eux admet que cela n’était pas ce
qu’ils avaient en tête, et que “ces affaires-là peuvent bien être laissées aux
officiers”. Ils finissent presque par supplier les officiers de conserver le
commandement. (...) Chaque fois qu’une délégation d’un Conseil de soldats se
présentait au quartier général, le lieutenant-colonel Faupel était rappelé pour
rejouer la même comédie. Elle remportait toujours le même succès. [Richard Watt,
The Kings Depart: Versailles and the German Revolution]
Le terrorisme a souvent servi à briser l’essor des situations radicales. Il
abasourdit les gens, les retransforme en spectateurs anxieux
à l’affût des
dernières nouvelles. Loin d’affaiblir l’État, le terrorisme semble prouver qu’il
faut le renforcer. Si des spectacles terroristes ne surgissent pas spontanément
quand il en a besoin, il arrive que l’État les produise lui-même grâce
à des provocateurs. (Voir Du terrorisme et de l’État de
Gianfranco Sanguinetti et la dernière partie de la Préface à la quatrième
édition italienne de “La Société du Spectacle” de Debord.)
Un mouvement populaire ne peut empêcher des individus d’effectuer des actions
terroristes ou d’autres actions irréfléchies, qui peuvent le dévier de ses
objectifs et le mener à l’échec tout comme
si elles étaient le fait de provocateurs. La seule solution est de créer un
mouvement qui se tienne fermement à des tactiques non-manipulatrices, de telle
façon à ce que tout le monde reconnaisse les
étourderies individuelles ou les provocations policières pour ce qu’elles sont.
Une révolution antihiérarchique ne peut être qu’une “conspiration ouverte”.
Évidemment il y a des choses qui exigent le secret, surtout sous des régimes
répressifs. Mais même dans ces cas-là, les
moyens ne doivent pas être incompatibles avec le but ultime, à savoir le
dépassement de tout pouvoir séparé par la participation consciente de tous. La
tactique du secret a souvent comme conséquence absurde que la police se retrouve
finalement seule à savoir ce qui se passe réellement, et ainsi
à même d’infiltrer et de manipuler le groupe radical sans être démasquée.
La meilleure défense contre l’infiltration est de s’assurer qu’il n’y a rien
d’important à infiltrer, c’est-à-dire qu’aucune organisation radicale ne possède
un pouvoir séparé. Le maximum de sécurité vient des grands nombres: quand des
milliers de gens s’engagent ouvertement, peu importe s’il y a quelques espions
parmi eux.
Même dans les actions des petits groupes, la sécurité vient souvent du
maximum de publicité. Pendant la préparation du scandale de Strasbourg, certains
des participants ont hésité devant la distribution abrupte de la brochure
situationniste et voulurent modérer le ton de la critique. Mustapha Khayati,
délégué de l’I.S. et principal auteur de la brochure, leur a montré que la
démarche la moins dangereuse n’était pas celle d’éviter de trop offenser les
autorités — comme si elles pouvaient être reconnaissantes de n’être insultées
que d’une manière modérée et hésitante! — mais de perpétrer le scandale avec une
telle publicité qu’elles n’osent pas user de représailles.
Revenons aux occupations des usines en Mai 1968. À supposer que
les ouvriers français eussent déjoué les
manoeuvres bureaucratiques et établi un réseau de conseils partout dans le pays,
que se serait-il passé?
Naturellement, dans cette perspective, la guerre civile était inévitable.
(...) la contre-révolution armée eût été déclenchée sûrement aussitôt. Mais
elle n’était pas sûre de gagner. Une partie des troupes se serait évidemment
mutinée; les ouvriers auraient su trouver des armes, et n’auraient
certainement plus construit des barricades — bonnes sans doute comme forme
d’expression politique au début du mouvement, mais évidemment
dérisoire stratégiquement (...). L’invasion étrangère eût suivi
fatalement, (...) sans doute à partir des forces de l’O.T.A.N., mais avec
l’appui indirect ou direct du “Pacte de Varsovie”. Mais alors, tout aurait été
sur-le-champ rejoué à quitte ou double devant le prolétariat d’Europe. [Internationale
Situationniste n° 12]
Grosso modo, l’importance de la lutte armée est inversement proportionnelle
au niveau de développement économique. Dans les pays les moins développés, les
luttes sociales tendent à se réduire à des luttes militaires, parce qu’il y a
peu de choses que les masses appauvries puissent faire sans armes, qui ne leur
nuiraient pas plus à elles-mêmes qu’aux dirigeants. Surtout quand leur autarcie
traditionnelle a été détruite par une économie de monoculture soumise à
l’exportation. Et même si elles remportent la victoire militaire, à moins que
d’autres révolutions parallèles n’ouvrent des nouveaux fronts, elles risquent
d’être écrasées par l’intervention étrangère ou contraintes de se soumettre à
l’économie mondiale.
Dans les pays plus développés, la force armée importe moins, bien qu’elle
puisse jouer un rôle déterminant à certains
moments cruciaux. Même si ce n’est pas très
efficace, il est possible de forcer les gens à faire un travail manuel simple
sous la menace des armes. Mais cela n’est pas possible quand il s’agit de gens
qui travaillent avec du papier ou des ordinateurs dans une société industrielle
complexe — il y a trop d’occasions de commettre des “erreurs” gênantes qui ne
laissent pas de trace. Le capitalisme moderne exige des travailleurs une
certaine dose de coopération et même de participation semi-créative. Aucune
grande entreprise ne pourrait fonctionner même un seul jour sans
l’auto-organisation spontanée des travailleurs, qui doivent constamment réagir à
des problèmes imprévus et pallier les erreurs de la direction. Si les ouvriers
entreprennent une grève du zèle, sans rien faire d’autre que suivre strictement
les règlements, la production est ralentie ou même arrêtée complètement, ce qui
met la direction dans la position drôlement embarrassante d’avoir à laisser
entendre aux ouvriers qu’ils doivent se remettre au travail sans être aussi
rigoureux. Le système ne survit que parce que la plupart des ouvriers sont
relativement apathiques et que, pour ne pas se créer des ennuis, ils coopèrent
suffisamment pour que les choses continuent à marcher.
Les révoltes isolées peuvent être réprimées une par une, mais il n’en va pas
de même
si le mouvement se répand avec une rapidité suffisante. Ainsi en Mai 1968,
quelques centaines de milliers de soldats ou de gendarmes n’ont rien pu faire
face à dix millions d’ouvriers en grève. Un tel mouvement ne peut être détruit
que de l’intérieur. Si le peuple ne sait pas ce qu’il faut faire, les armes ne
peuvent guère l’aider. S’il le sait, elles ne peuvent guère l’arrêter.
Ce n’est que dans certaines circonstances que les gens se trouvent assez
“ensemble” (physiquement et moralement) pour se révolter avec succès. Les
dirigeants les plus avertis savent qu’ils seront sauvés s’ils peuvent, par la
répression physique directe ou par l’une ou l’autre des actions de diversion que
j’ai évoquées ci-dessus, disperser
de tels mouvements avant qu’ils ne prennent trop d’ampleur et de conscience
de leur force. Et si les gens découvrent plus
tard qu’on les a roulés et que, si seulement ils en avaient eu la conscience, la victoire
était là, entre leurs mains, l’occasion est passée,
et c’est trop
tard.
Les situations ordinaires sont souvent confuses, mais les questions n’y ont
pas de caractère d’urgence. Dans les
situations radicales, les choses sont à la fois simplifiées et accélérées: les
questions deviennent plus claires, mais il y a moins de temps pour les résoudre.
Le cas extrême est dramatisé dans une scène fameuse du Cuirassé Potemkine
d’Eisenstein. Des marins mutinés, la tête recouverte d’une bâche, sont alignés
pour être fusillés. Des fusiliers marins de la garde les tiennent en joue. Au moment où
on leur donne l’ordre de tirer, un des marins crie à haute voix: “Frères! Sur
qui allez-vous tirer? Sur vos frères?” Les fusiliers marins vacillent. On
réitère l’ordre de tirer. Après une hésitation, ils remettent l’arme au pied,
aident les autres marins à s’emparer du dépôt d’armes, se retournent ensemble
contre les officiers, et la bataille est vite gagnée.
Il est à noter que même dans cette épreuve de force, le résultat dépend plus
de la conscience que de la force brute: à partir du moment où les gardes passent
du côté des marins, le combat est pratiquement fini. Le reste de la scène — une
lutte prolongée entre un officier-traître et un héros révolutionnaire martyr —
n’est qu’un mélodrame. Par contraste avec la guerre, où il s’agit d’une
opposition consciente entre deux adversaires bien distincts, “la lutte de
classes n’est pas seulement une lutte contre l’ennemi extérieur, la bourgeoisie,
mais en même temps une lutte du prolétariat contre lui-même: contre les
effets dévastateurs et dégradants du système capitaliste sur sa conscience de
classe” (Lukács, Histoire et conscience de classe). La révolution
moderne a cette qualité singulière que la majorité exploitée remporte
automatiquement la victoire dès qu’elle se rend compte collectivement du jeu
qu’elle joue. L’adversaire du prolétariat n’est en définitive que le produit de
sa propre activité aliénée, que ce soit sous la forme économique du capital,
sous la forme politique des bureaucraties syndicales ou de parti, ou bien sous
la forme psychologique du conditionnement spectaculaire. Les dirigeants
constituent une minorité si minuscule qu’ils seraient immédiatement engloutis
s’ils n’avaient pas réussi à embobiner une grande partie de la population et à
la convaincre de s’identifier à eux, ou au moins de croire à l’inéluctabilité de
leur système; et surtout de la diviser.
La bâche, qui déshumanise les mutins pour rendre plus facile aux gardes
l’acte de les fusiller, symbolise cette tactique de diviser pour régner. Le cri
de “Frères!...” représente la contre-mesure de fraternisation.
Si la fraternisation fait rendre gorge aux mensonges dominants, son efficacité vient probablement surtout du
sentiment heureux de la
rencontre simplement humaine, qui rappelle aux soldats que les insurgés ne sont pas
essentiellement différents d’eux. L’État tente naturellement d’empêcher un tel
contact, en ayant recours à des troupes d’autres régions et, si possible, d’une
autre langue, et en se tenant prêt à les remplacer rapidement
en cas de contamination par
les idées rebelles. On a raconté à certains soldats russes envoyés pour écraser la
révolution hongroise de 1956 qu’ils étaient en Allemagne et que les gens qui les
affrontaient dans la rue étaient des nazis!
Afin de repérer et d’éliminer les éléments les plus radicaux, il arrive
parfois qu’un gouvernement provoque délibérément une situation qui servira de
prétexte à la répression violente. C’est un jeu dangereux, cependant, car cela
peut inciter les forces armées à passer du côté du peuple, comme on peut le voir
dans l’histoire du Potemkine. Du point de vue des dirigeants, la
stratégie optimale consiste à menacer juste ce qu’il faut pour ne pas avoir à
prendre le risque de la lutte ouverte. Cela a fait l’affaire dans la Pologne de
1980-1981. Les bureaucrates russes savaient qu’en envahissant la Pologne ils
risquaient d’entraîner leur propre ruine. Mais en faisant planer
continuellement la menace d’une telle invasion, ils ont réussi à intimider les
ouvriers, qui auraient pu facilement renverser l’État, de façon à ce qu’ils
acceptent comme un moindre mal le maintien des forces militaires-bureaucratiques
en Pologne. De sorte que ces dernières ont pu finalement réprimer le mouvement
sans avoir à faire intervenir les Russes.
“Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau.”
Un mouvement révolutionnaire ne peut se contenter d’une victoire locale en
espérant pouvoir coexister paisiblement avec le système en attendant d’avoir les
forces d’obtenir un peu plus. Tous les pouvoirs existants mettront
temporairement de côté leurs différends pour détruire un mouvement populaire
réellement radical avant qu’il prenne de l’ampleur. S’ils ne peuvent
l’écraser militairement, ils l’étoufferont économiquement, et les économies
nationales
étant désormais complètement
interdépendantes, cette stratégie a de grandes
chances d’atteindre son but. Le seul moyen de défendre la révolution c’est
de l’étendre, qualitativement et géographiquement. La seule défense
contre la réaction intérieure est la libération la plus radicale de tous les
aspects de la vie. La seule défense contre l’intervention de l’extérieur est
l’internationalisation la plus rapide possible de la lutte.
La manifestation la plus profonde de la solidarité internationaliste est
évidemment de faire la révolution dans son propre pays, comme on l’a vu en 1848,
en 1917-1920, et en 1968. Sinon, la tâche la plus urgente est d’empêcher toute
intervention contre-révolutionnaire
de son propre pays: Les ouvriers britanniques firent pression sur leur
gouvernement pour qu’il ne soutienne pas les États esclavagistes pendant la
guerre de sécession américaine, bien que
cela ait entraîné pour eux une augmentation du chômage du fait de la pénurie de
coton d’importation. Les ouvriers de différents
pays d’Europe se sont mis en grève ou se sont mutinés contre les
tentatives de leurs gouvernements de soutenir les forces réactionnaires pendant
la guerre civile qui suivit la révolution russe. Et nombre de gens se sont
opposés à la répression par leurs pays des révoltes anticolonialistes.
Malheureusement, même de telles actions défensives minimales sont rares. Et
le soutien internationaliste actif est encore plus rare. Tant que les dirigeants
continuent de tenir en main les pays les plus puissants, le soutien direct est
difficile et forcément limité. Les armes et autres approvisionnements
peuvent être interceptés. Parfois même les communications ne parviennent pas à
temps.
Voici une tactique qui suscite presque toujours
des réactions très favorables: la résolution d’un groupe de
renoncer à son pouvoir sur un autre. Par exemple, le Maroc espagnol
était une des bases de la révolte fasciste de
1936 en Espagne. Une grande partie des
troupes de Franco étaient marocaines et les forces antifascistes auraient pu
exploiter ce fait en proclamant l’indépendance du Maroc, ce qui aurait encouragé
une révolte sur l’arrière de Franco et divisé ses forces. La propagation
probable d’une telle révolte à d’autre pays arabes aurait en même temps rabattu
les forces de Mussolini (qui appuyaient Franco) sur la défense des possessions
italiennes en Afrique du nord. Mais les dirigeants du gouvernement de Front
populaire espagnol ont rejeté cette idée de peur qu’un tel encouragement
à l’anticolonialisme alarme la France et l’Angleterre, dont ils
espéraient recevoir de l’aide. Inutile de rappeler que
cette aide n’est de toute façon jamais venue.(10)
De même, en 1979 en Iran, si avant que les khomeinistes consolident leur
pouvoir les insurgés avaient soutenu l’autonomie totale des Kurdes, des
Baloutches et des Azerbaïdjanais, cela en aurait fait de fermes alliés des
tendances les plus radicales et aurait peut-être permis l’extension de la
révolution aux pays voisins où vivent d’autres minorités de ces mêmes peuples,
tout en affaiblissant les réactionnaires khomeinistes en Iran.
Encourager l’autonomie d’autrui ne signifie pas soutenir n’importe quelle
organisation ou régime qui pourrait en profiter. Cela signifie seulement de laisser
aux Kurdes, aux Marocains et à tous les autres la liberté de régler eux-mêmes
leurs
propres affaires, dans l’espoir que l’exemple d’une révolution antihiérarchique
dans un pays amènera d’autres peuples à
contester leurs propres hiérarchies.
C’est notre seul espoir, mais il n’est pas entièrement irréaliste. On ne doit
jamais sous-estimer la contagion d’un mouvement réellement libertaire.
[NOTES]
1. Sur la révolution culturelle, voir “Le point
d’explosion de l’idéologie en Chine” in Internationale Situationniste n°
11, et Les habits neufs du président Mao de Simon Leys.
2. “Pendant que les Chiites et les Kurdes se
battent contre le régime de Saddam Hussein et que les partis irakiens
d’opposition essayent de préparer un avenir démocratique, les États-Unis se
trouvent dans la situation embarrassante d’être les partisans effectifs de la
continuation de la dictature d’un parti unique en Irak. Des communiqués
officiels du gouvernement américain, y compris du président Bush, ont souligné
leur désir que Saddam Hussein soit renversé, mais pas que l’Irak soit déchiré
par des guerres civiles. En même temps, les officiels du gouvernement Bush ont
insisté sur le fait que la démocratie n’est pas actuellement une option viable
pour l’Irak. (...) Ce parti pris est sans doute la raison pour laquelle,
jusqu’ici, ce gouvernement a refusé de rencontrer les chefs de l’opposition
irakienne en exil. (...) ‘Les Arabes et les États-Unis ont la même perspective,
dit un diplomate de la coalition. Nous voulons que l’Irak garde ses frontières
actuelles et que Saddam disparaisse. Mais si c’est nécessaire
pour maintenir l’unité de l’État irakien, nous accepterons que Saddam reste à
Bagdad.’ ” (Christian Science Monitor, 20 mars 1991.)
3. “Je suis époustouflé de voir à quel point
les gens se souviennent de leur passé révolutionnaire. Les événements présents
ont
réveillé ces souvenirs. Des dates qu’on n’a
jamais apprises à l’école, des chansons qu’on n’a jamais chantées publiquement, on
s’en rappelle très bien. (...) Le bruit, le bruit, le bruit retentit encore à
mes oreilles. Les coups de klaxon joyeux, les cris, les slogans, les chants, les
danses. Les portes de la révolution se sont rouvertes après 48 ans de
répression. En un jour, tout était remis en perspective. Rien n’était déterminé
par les dieux, tout était l’oeuvre de l’homme. Les gens pouvaient considérer
leur misère et leurs problèmes dans un contexte historique. (...) Une semaine
est passée, on a le sentiment que c’est plusieurs mois. Chaque heure a été vécue
pleinement. Il est déjà difficile de se rappeler l’apparence des journaux en ce
temps-là, ou ce que les gens disaient.” (Phil Mailer, Portugal: The
Impossible Revolution?)
4. Un des moments les plus impressionnants a été
celui où les gens assis autour de la voiture de police ont empêché un
affrontement violent avec une bande de perturbateurs en gardant le silence
total pendant une demi-heure. L’herbe leur ayant
été coupée sous le pied, les perturbateurs s’ennuient, sont embarrassés,
et ils finissent par se disperser. Un tel silence collectif a l’avantage de
dissoudre les réactions compulsives des deux côtés, mais il le fait sans véhiculer
le contenu discutable de bien des slogans ou des chansons (chanter “Nous
vaincrons” a servi à apaiser les gens dans des situations difficiles, mais au
prix d’une falsification de la réalité, rendue sentimentale).
La meilleure histoire du FSM est The
Free Speech Movement de David Lance Goines (Ten Speed Press, 1993).
5. Sur Mai 1968 voir Enragés et
situationnistes dans le mouvement des occupations de René Viénet et “Le
commencement d’une époque” in Internationale Situationniste n°
12. Je recommande aussi Worker-Student Action Committees, France May ’68
de Roger Grégoire et Fredy Perlman (Black and Red, Michigan, 1969).
6. “Les travailleurs ne se limiteront pas à
fermer les industries, ils
rouvriront sous gestion ouvrière
celles qui seront nécessaires pour préserver la santé et la paix publiques. Si
la grève continue, ils pourront être conduits à abréger les souffrances de la
population en relançant un nombre
d’activités de plus en plus important. Sous leur propre gestion. Voilà
pourquoi nous disons que nous nous mettons en route vers une destination qui
n’est connue de personne!” (Avis à la veille de la grève générale de
Seattle en 1919.) Voir Strike! de Jeremy Brecher (South End, 1972, pp.
101-114). On peut trouver des comptes-rendus plus circonstanciés dans deux
autres livres qui sont actuellement épuisés: Revolution in Seattle de
Harvey O’Connor, et Root and Branch: The Rise of the Workers’ Movements.
7. Raoul Vaneigem, qui par ailleurs a écrit une
bonne histoire critique du surréalisme, a incarné les deux aspects de la manière
la plus éclatante. Son petit livre De la grève sauvage à
l’autogestion généralisée recense utilement un certain nombre de tactiques
de base qui peuvent être employées pendant les grèves sauvages et dans d’autres
situations radicales, ainsi que diverses possibilités d’organisation sociale
après une révolution. Malheureusement, il comporte aussi beaucoup de ce genre de
délayage qu’on trouve dans tous les écrits de Vaneigem depuis son départ de
l’I.S. Ce livre prête abusivement aux luttes ouvrières un contenu “vaneigemiste”
(identification simpliste de la lutte avec la jouissance, tendance de voir la
“totalité” dans chaque lutte particulière,
etc.). La subjectivité radicale a été figée dans une idéologie hédoniste répétée
d’ennuyeuse façon dans ses livres ultérieurs (Le Livre des plaisirs,
etc.), qui ont l’allure de parodies “barbe à papa” des idées dont il a traité
d’une manière si tranchante dans ses oeuvres plus anciennes.
8. “Deuxième jour. Je suis fatiguée, mais la
multitude de sensations positives qui circulent partout ici est plus forte que
la fatigue. (...) Qui oubliera jamais l’expression qui s’est peinte sur les
visages des cadres quand nous leur avons dit que nous avions pris le contrôle,
et qu’on n’avait plus besoin de leurs services? (...) Tout continue normalement
sauf que nous ne faisons pas payer les factures. (...) Nous nous lions d’amitié
avec les travailleurs d’autres centraux téléphoniques. Les mecs d’en bas
viennent pour apprendre notre boulot et pour nous aider. (...) Nous sommes tous
dans un état d’euphorie, marchant à la pure adrénaline. On aurait dit que cette
fichue boutique était à nous. (...) Les panneaux sur la porte d’entrée disent:
TÉLÉPHONISTES COOPÉRATIFS. CHANGEMENT DE DIRECTION — INTERDIT AUX DIRECTEURS.”
(Rosa Collette, article in Open Road, Vancouver, printemps 1981.)
9. “Une compagnie sud-africaine vend un
véhicule qui passe de la musique disco par haut-parleur pour calmer les nerfs
des émeutiers. Le véhicule, déjà acheté par une nation noire dont la compagnie
n’a pas souhaité révéler le nom, contient également une grande lance à eau et du
gaz lacrymogène.” (Associated Press, 23 septembre 1979.)
10. Si l’on avait posé cette question
ouvertement aux ouvriers espagnols, qui avaient déjà dépassé le gouvernement de
Front populaire vacillant en prenant les armes et en prenant en main la
résistance au coup d’État fasciste, et
avaient par ce processus lancé la révolution, ils se seraient probablement mis
d’accord pour octroyer l’indépendance au Maroc. Mais après
qu’ils se soient laissés convaincre par des chefs politiques — dont plusieurs
chefs anarchistes — de tolérer ce gouvernement au nom de l’unité antifasciste,
on a veillé à ce qu’ils ignorent de telles questions.
La révolution espagnole reste quand même
l’expérience révolutionnaire la plus riche de l’histoire, bien qu’elle a été
compliquée et obscurcie par la guerre civile simultanée contre Franco et par de
vives contradictions dans le camp antifasciste qui, en plus des deux ou trois
millions d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes et d’un contingent bien plus
petit de marxistes révolutionnaires (le P.O.U.M.), comprenait des républicains
bourgeois, des autonomistes, des socialistes et des staliniens, ces derniers en
particulier faisant tout leur possible pour réprimer la révolution. Les
meilleures analyses sont La révolution et la guerre d’Espagne de Pierre
Broué et Émile Témime et La révolution espagnole de Burnett Bolloten
(celle-ci est également incorporée dans la dernière oeuvre monumentale de
Bolloten, The Spanish Civil War). Quelques bons récits de premier main:
Hommage à la Catalogne de George Orwell, Spanish Cockpit de Franz
Borkenau, et Carnets de la guerre d’Espagne de Mary Low et Juan Bréa.
Parmi les autres livres qui valent la peine d’être lus, Enseignement de la
révolution espagnole de Vernon Richards, To Remember Spain de
Murray Bookchin, Le labyrinthe espagnole de Gerald Brenan,
The Anarchist Collectives de Sam Dolgoff, Durruti, le peuple en
armes [Un
anarchiste espagnol:
Durruti] d’Abel Paz, et Histoire du P.O.U.M. de Victor Alba.
[Le livre de Dolgoff est une anthologie
d’extraits des écrits d’Augustin Souchy, Gaston Leval, José Pierats, etc. Pour
les francophones on pourrait ajouter Guerre de classes en Espagne de
Camillo Berneri et Ceux de Barcelone de H.E. Kaminski.]
[NOTES DES TRADUCTEURS]
* Il faut se rappeler que ce texte date
de 1997. La proportion a continué
à grandir, et le salaire du PDG est
maintenant environ 450 fois plus important.
Chapitre 3 de The Joy of Revolution, texte de Ken
Knabb paru en 1997. Traduit de l’américain par Ken
Knabb et
François Lonchampt.
Chapitre 1 : Quelques réalités de la vie
- Utopie ou rien. Le “communisme” stalinien et le “socialisme” réformiste ne
sont que des variantes du capitalisme. Démocratie représentative contre
démocratie de délégués. Les irrationalités du
capitalisme. Quelques révoltes modernes exemplaires. Quelques objections
fallacieuses. Domination croissante du spectacle.
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Chapitre 2 : Préliminaires
- Brèches individuelles. Interventions critiques. La théorie contre
l’idéologie. Éviter les faux choix, élucider les véritables choix. Le style
insurrectionnel. Le cinéma radical. Le ludisme. Le scandale de Strasbourg.
Misère de la politique électorale. Réformes et institutions alternatives. Le
politiquement correct ou l’aliénation égale pour tous. Inconvénients du
moralisme et de l’extrémisme simpliste. Avantages de l’audace. Avantages et
limites de la non-violence.
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Chapitre 4 :
Renaissance
- Les utopistes n’envisagent pas la diversité post-révolutionnaire.
Décentralisation et coordination. Quelques garanties contre les abus.
Consensus, décision majoritaire et hiérarchies inévitables. L’élimination des
racines de la guerre et du crime. L’abolition de l’argent. L’absurdité de la
plupart des emplois actuels. La transformation du travail en jeu. Les
objections des technophobes. Questions écologiques. L’épanouissement de
communautés libres. Des problèmes plus intéressants.
[Autres textes en français]
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